25 mai 2010

Gouttes...


Quelques gouttes de pluie glissent sur les chemins d'une feuille...





12 mai 2010

GOURMANDISES (texte)

"" GOURMANDISES ""
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L'enfant court, traverse la cuisine éclairée par une lumière chaude.
La pièce, soutenue par une charpente de bois, ne possède qu'une fenêtre, assez grande pour donner un peu de soleil le matin, sur la cheminée crépie à la chaux. À côté d'elle se dresse un vaste buffet où sont rangées, droites, des assiettes de Moustiers et au-dessous, dans le placard, les traditionnelles assiettes ébréchées de tous les jours, les verres en terre, les couverts dans un petit tiroir. Puis derrière une couche de verni apparaît la porte du placard mural que l'enfant confondait autrefois avec la lourde porte du cagibi. Dans ce placard sont entreposées des nourritures comme les pâtes, la farine, le sucre, le pain, les fruits et des plats de toutes formes. Dans le cagibi, juste éclairé par une ampoule, une petite pharmacie, des aliments non périssables, des paniers en osier, avec lesquels dans quelques jours on ira ramasser les fruits du verger, les chaussures d'hiver et bien d'autres choses encore sont entreposés. Dans l'angle que font la porte du cagibi et la pile en marbre sont plantés là, une pelle un balai et une balayette, objet très utile qui permet de fouetter la poussière ainsi que les toiles d'araignées dans les coins et au-dessus des meubles. Sous la pile, un espace est aménagé pour les poêles, les casseroles, les torchons, ... ; et au-dessus, un vieux réchaud blanc est accroché au mur. Mais la chaleur de cette pièce, c'est encore la grande cheminée qui la procure. Sur le rebord de sa hôte sont alignés les pots de confiture, de miel, les bougeoirs, les allumettes, le moulin à café et deux vases, chacun rempli d'un bouquet de roses cueillies au jardin.
L'enfant s'est arrêt‚ devant cette noire bouche béante. Le soir, il regarde ses flammes rouges lécher le chaudron de la soupe, assis à la longue table de chêne qui occupe le milieu de la cuisine. Mais le regard de l'enfant n'est point rivé sur le spectacle du feu qui ne débutera d'ailleurs pas avant le dîner ; il est debout, les yeux fixés sur un petit pot décoré de fleurs et d'abeilles. Impatient, il arrache une chaise à la table et grimpe sur cet escarbot de fortune. Alors il tend les doigts vers le pot, se hisse sur la pointe des pieds en secouant ses cheveux bruns ; sa chemise s'échappe de sa culotte, son bras s'allonge, ses jambes s'étirent ; mais le trésor, liquide et parfumé, est encore loin, semble même s'éloigner.
« Jamais je n'y arriverais ! » pense-t-il.
Soudain une idée traverse son esprit. Il court dans le couloir, enlève le gros coussin toujours posé sur le fauteuil et vient le coller sur l'osier de la chaise. À nouveau, il escalade ce semblant de rocher. Ses doigts, à présent, touchent le récipient mais sa trop petite main ne parvient pas à l'enlacer complètement.
À cet instant, des pas lourds résonnent dans le couloir. L'enfant sursaute, abandonne son perchoir pour le placard mural. Un vieil homme entre, s'approche de la cheminée en regardant l'échafaudage placé à la hauteur du pot de miel; il l'attrape, le pose sur la table et se dirige lentement vers le buffet dans lequel il prend un couteau, puis il ouvre le placard.
« Tiens, mais c'est mon petit diable dans le noir ! »dit-il "Viens t'asseoir là ! »
L'homme sort une boule de pain et coupe deux belles tranches blanches sous les yeux pétillants de gourmandise du petit homme. Puis il soulève le couvercle. À l’aide du couteau, il étale le liquide jaune, transparent comme un rayon de soleil, sur la mie. Il pousse une tartine vers l'enfant qui la dévore depuis quelques instants déjà de ses noires prunelles gloutonnes. Il attrape avidement du bout des doigts, l'objet tant convoité, plongeant son jeune regard dans les yeux complices de son grand-père.
Alors, durant toute la semaine, les deux compères s'installèrent à l'heure du goûter devant une tartine de miel.
Mais aujourd'hui, Rolland a oublié sa tartine. Il est perché, non plus sur une chaise, mais sur la branche d'un énorme cerisier, le visage entre les rameaux, les feuilles et de grosses billes rouges. Allongé sur une branche solide, un panier pendu à son bras, il cueille les fruits de ses mains petites et agiles. Toutefois peu d'entre eux effectuent le trajet de la branche au panier ; la plupart des cerises s'engouffrent dans la bouche plus vaste que jamais du jeune acrobate. Seuls les noyaux tombent en une pluie régulière dans l'herbe.
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1990 Claudine Mistral.
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Abandon ? (texte)

Abandon ?
- Ah, dit-elle, je n'y arriverai pas, je crois que je n'y arriverai pas…
Elle se sentait lasse, comme anéantie par les années d'efforts. Le poids de l'épreuve lui semblait insurmontable.
- Mais tu n'as pas envisagé toutes les possibilités, lui dit-il. Tu peux encore trouver une solution.
- Je ne crois pas, j'ai tout essayé, dit-elle avec un petit rire nerveux qui secoua légèrement ses épaules sur lesquelles de longs cheveux fins s'étalaient.
Ses yeux se posèrent sur le paysage qui se dessinait au-delà de la fenêtre. Elle avait envie de courir, de courir longtemps dans l'herbe haute d'un champ mais seules les couleurs teintées de la fin de l'automne se miroitaient dans la vitre.
- Que veux-tu que je fasse ? que je les inscrive dans un pensionnat jusqu'à leur majorité en leur ouvrant un compte bancaire en cas de nécessité ? Ils ne peuvent pas rester ici, tu le sais ! Je ne veux pas qu'ils voient !
- Mais pourquoi ne veux-tu pas que je les prenne ?
- Non. Tu as déjà ta famille, c’est assez dur comme ça entre ton ex-femme, tes enfants et tes voyages, et puis tes aventures… Non, tu ne pourrais pas, au bout d’un mois tu regretterais cette décision.
- Mais pourquoi envisager le pire maintenant ? Tu n’as pas le SIDA, tu es séropositive, tu as encore des années devant toi !
- Qu’en sais-tu ?
Elle se tut. La nouvelle l’avait transpercée telle une flèche de part et d’autre de son corps. Elle était, depuis, plongée dans cette lassitude. Depuis déjà deux jours, des visages se chevauchaient dans son esprit. C’était comme la fin du monde qui soudain l’avait écrasée. Elle se voyait déjà maigre, fatiguée, incapable de se mouvoir ou même de se concentrer sur quelque action que ce soit. Elle sentait la mort autour d’elle, celle de la nature avec la sienne. Cette souffrance l’emportait déjà vers des sphères sombres.
L’hiver serait long, il ne faisait que commencer.

1994

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La lointaine (texte)

La lointaine.
" Dès que tu fermes les yeux l'aventure du sommeil commence. C'est toujours ainsi. Tu redessines les contours du monde à travers ton imagination démesurée. Tu ne vis véritablement qu'en rêve. De quoi as-tu peur ? De l'absurdité de la vie ? Du néant de chaque existence ?
" Mais quoi que je dise, tu ne t'en préoccupes pas, il te suffit de fermer les yeux pour vivre. Le monde peut s'écrouler autour de toi, tant que tes rêves envahiront ton esprit, tu iras toujours plus loin. Qu'attends-tu de la vie, des autres, du monde, s'il te suffit de fermer les yeux pour observer ton monde ?
" Et c'est un nouveau départ à chaque fois que tu montes dans un car, un long voyage sur les routes chaotiques d'une fraîche forêt, éclairée par les rayons translucides du soleil couchant. C'est une splendide croisière lorsque tu commentes sur le bateau-mouche la visite des monuments historiques à ces étrangers venant du lointain et de nulle part, qui laissent un peu d'eux-mêmes ici et ailleurs, face à d'autres visages, d'autres paroles. Toi, tu n'es pas comme eux, tu ramènes tous tes voyages, ce que tu as vu, ce que tu as ressenti, tout est gravé dans le labyrinthe de tes pensées. Tu n'as qu'à t'asseoir pour partir. Est-ce que tu t'enfuis ? Est-ce que tu n'attendras jamais rien de la vie ?
" Parfois je t'envie, je trouve tes escapades formidables, tu n'as qu'à refermer les paupières sur tes yeux noisette et te voilà au milieu d'un lac, un livre à la main, ta robe blanche étendue sur le bois de la barque, le roulis de la brise te berçant tendrement.
"Ah, tes yeux en amande, leur élégance, tes cheveux noirs tombant sur ton front, dégagés sur ta blanche nuque... Quand tu t'échappes ainsi, tu dégages un charme si particulier, fascinant, attirant, tu parais si fragile et pourtant froide, solide et lointaine.
" Mais souvent j'ai peur, oui j'ai peur car tu t'aventures toujours plus loin, au-delà des limites des mondes connus. Tu t'exiles seule, en fugitive. Et moi, j'ai la nette impression, alors, de disparaître, de m'atomiser dans tes songes pour me recomposer en un objet quelconque de tes secrets voyages. Tu ne me vois plus et pourtant je suis là, las parfois d'attendre que tu reviennes, anxieux.
" Et à chaque fois, dès que tu fermes les yeux et qu'ils restent clos plus de temps qu'un simple battement de paupières, qu'un simple battement de cœur, je sais que l'aventure du sommeil, comme tu la nommes, commence.
" Quand cesseras-tu de mourir ? Quand seras-tu prête à m'accueillir dans ta vie, dans ton cœur ? M'emmèneras-tu un jour dans les voyages de l'amour ? "
Il était assis près d'elle, comme souvent lors du déjeuner, et tandis qu'elle rêvait, il se répétait les mêmes paroles depuis des jours, des mois peut-être. Il ne savait plus. Il l'avait remarquée dès le premier jour. Elle était arrivée pimpante, les yeux brillants de jeunesse, un matin, pour un essai. Les capacités de chaque guide étaient ainsi évaluées. Elle avait réussi grâce à sa fraîcheur, la clarté de ses explications, la netteté de sa voix, la chaleur et l'exotisme de son vocabulaire. Les touristes étaient continuellement ravis de leur visite, jamais ils n'avaient imaginé Paris de la manière dont elle présentait la capitale. Il était enivré par sa simple présence. Ils discutaient de temps à autre de leurs goûts cinématographiques, littéraires, culinaires parfois. Jamais elle n'avait véritablement parlé de sa vie. Tout ce qu'il savait, c'était son goût pour les voyages, le dépaysement, l'abandon de soi à la rêverie, ses étranges rencontres avec soi-même. Elle aimait lui raconter quelquefois un voyage, une image, car il l'écoutait sans l'interrompre, sans désirer d'autres détails que ceux qu'elle fournissait. Elle aimait son calme, comme son regard ardent. Mais toujours elle laissait une marge suffisante entre elle et lui, une marge de sécurité lui garantissant sa liberté individuelle. Elle ne voulait plus être enchaînée aux autres, elle avait peur de la prison que peut devenir l'amour. Elle ne savait plus ce que partage, consentement signifiaient. Parfois, elle était émue par l'incertitude de ses yeux, remplis de doute, elle aurait souhaité poser ses lèvres sur ses paupières pour le rassurer. Mais le rassurer de quoi ? Il lui parlait si peu, il semblait toujours attendre elle ne savait quoi.
Le téléphone de la brasserie résonna sur le comptoir. Bientôt on vînt lui dire que l'appel était pour elle.
" C'était un appel difficile pour que tu fasses répéter ton interlocuteur tant de fois. "
" C'était mon père. Ça fait des années que je ne l'ai pas vu. Il était parti au Canada et n'envoyait que quelques rares lettres comme pour prouver qu'il était toujours vivant. Il revient. On a rendez-vous Place Clichy. "
Elle partit aussitôt, le regardant encore une fois derrière les vitres ruisselantes de la brasserie avant de disparaître au coin de la rue.
" Aujourd'hui, tu dois faire face à la vie, tu dois accepter la réalité. Tu ne peux même pas te retirer dans les vagues souvenirs de ton enfance. Tu vas rencontrer ton père et peut-être partager sa tendresse puisque tu es partie l'attendre. Et tu es sur cette place déserte, tu es là, tu as peur, tu attends. Tu attends Place Clichy que la pluie cesse de tomber... "
mai 1994
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