15 nov. 2012

Un soir ... en Amérique (texte)

Un soir ... en Amérique



Chop Suey, Hopper 1929

Brooklyn
Il porte son verre à ses lèvres, on n’entend que le bruit des glaçons qui s’entrechoquent, il avale une gorgée de whisky. Il se regarde dans le grand miroir et remarque l’orchestre automatique. Il se lève et se dirige vers le jukebox installé dans le fond bu bar. Que choisir ? Be-bop ? Swing ? Jazz ? Il opte pour « I’ve Got It Dab And That Ain’t Good » de Duke Ellington.
Tandis qu’il retourne s’assoir, les notes peu à peu  emplissent mélancoliquement la pièce et créent une ambiance feutrée qui s’harmonise avec le coucher du soleil. Les derniers s’immiscent dans la salle par les larges baies vitrées. Il regarde enfin autour de lui et découvre d’abord un jeune couple qui échange des paroles à voix basse :
« — Mais pourquoi tu n’as rien dit Charly ?
                  Tu comprends, répond l’homme sans lever le regard de ses mains, comme un enfant pris en faute, je n’ai pas pu approcher le patron de la journée ; Sa secrétaire était toujours occupée et…
                   Ca ne peut plus durer Charly, il faut que tu réagisses. »
Le barman range ses verres, ses bouteilles. Il dirige son regard, ensuite, vers une autre table où deux femmes se font face silencieusement. Une théière rouge les sépare. Elles ont gardé leur chapeau cloche de velours comme si elles allaient repartir dans la minute. L’une d’elle, à la peau diaphane, si pâle que le soleil semble la transpercer de ses derniers rayons orangés, dodeline de la tête au rythme de la musique noire.
Il porte à nouveau le verre à ses lèvres, un coude sur le comptoir mais ne tourne plus le dos à la salle. Ses yeux sont restés posés sur la jeune femme au pull vert au col en V, aux lèvres rouges comme les coquelicots des champs dans lesquels il allait naguère s’allonger avec sa fiancée. Il y a bien longtemps. C’était avant la guerre. Avant la blessure. Quand il était heureux de vivre, de partager le bonheur de l’amour.
Maintenant, il est de retour mais seul. Seul dans ce bar avec son whisky et ses glaçons, à écouter cette musique nostalgiquement, à laisser son âme voguer d’un inconnu à l’autre, à écouter des bribes de conversations, à desseller une émotion sur un visage, à inventer une histoire dans une attitude pour ne plus penser à la sienne, à sa douleur. Pour ne plus penser à son absence.
Ses mains sont posées sur le comptoir, les glaçons ont fondu, la musique s’est tue. Les deux femmes murmurent. Celle qui lui tourne le dos semble plus âgée, plus sûre d’elle. L’autre écoute, les mains sur ses genoux ; Elle semble attendre que le temps passe. Mais le temps s’est comme arrêté. Les murs rouges lui rappellent à la fois les champs calmes et paisibles du lointain passé et les lits rougis avec lesquels il a dû vivre pendant ses derniers mois. Soulager tous ces hommes blessés, supporter leurs regards meurtris et déçus.
Les yeux de la jeune femme sont aussi tristes que doivent être les siens à cet instant. A-t-elle, elle aussi, partagé la détresse, côtoyé la mort de près ? A-t-elle perdu une personne qu’elle aimait ? Il baisse les yeux. Le liquide ambré lui brûle la gorge une fois de plus mais il reste là en attendant que les minutes s’égrainent, en suivant du regard le barman, que le noir de la nuit emplisse la ville comme il a emplit son cœur.
Pourtant aujourd’hui, il a enfin levé les yeux sur le monde qui l’entoure, entraperçu les rayons lumineux du soleil couchant, regarder les autres et même écouter un peu de musique. Demain peut-être sera-t-il capable d’esquisser un sourire au barman ou à un client…

Mardi 13 novembre, Mimet, Atelier d’écriture
Copyright, Claudine Mistral